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Par Alban Cousinié.

Il apparait désormais évident à la plupart d’entre nous que le XXIème siècle apportera de très profondes mutations dans nos usages et nos modes de vie. Le réchauffement climatique d’abord va multiplier les épisodes extrêmes (canicules, tempêtes, grêles) dont il nous faudra être capables de nous protéger et de récupérer. Mais aussi la nécessité de lutter contre celui-ci en renonçant aux énergies fossiles qui sont aujourd’hui encore le moteur de notre civilisation thermo-industrielle, et dont le coût pourrait bien exploser avec la baisse de la production pétrolière qui s’annonce (le pic de la production pétrolière ayant été dépassé, de l’avis général, en 2008).

L’effondrement de la biodiversité en cours constitue une troisième menace majeure : il est établi que la capacité de résilience d’un écosystème est étroitement liée à sa diversité. La perte de nombreuses espèces n’est généralement pas considérée comme une menace, et pourtant il le faudrait. Ce n’est pas parce que la nature nous rend des services gratuitement que ceux-ci sont dénués d’une grande valeur. Ainsi quel serait le coût si, en cas de disparition des insectes pollinisateurs, nous devions féconder toutes nos cultures à la main ?

Le monde entier est concerné et le Diois n’y fait pas exception. Si en France nous avons la culture d’attendre des solutions de la part de l’état providence, on ne peut que faire actuellement le constat de son incapacité à apporter des réponses efficaces sur les questions de transition. Mais surtout vu l’ampleur des défis annoncés, il nous faut aussi prendre conscience que les changements doivent être mis en œuvre à tous les niveaux : personnel et collectif, individuel, local et national. Et sur le plan local, il est indéniable qu’il y a énormément à faire.

Ces 50 dernières années ont vu se généraliser les visions politiques à court terme, dictées par la durée des mandats et le rythme des médias. Or pour anticiper ces changements, c’est au contraire sur le long terme qu’il nous faut penser. Remettre en question l’omnipotence des énergies fossiles dans nos usages ne se fera pas en 5 ans. Et les conséquences du changement climatique nous obligent à regarder vers la fin du siècle : comment passer d’un réchauffement de +7°C en 2100 à un réchauffement 2-3°C pour éviter des conséquences désastreuses et irréversibles pour nous comme pour l’ensemble du vivant ?

Les principaux enjeux de la transition sont donc à la fois de mettre en œuvre tout ce qui est possible pour empêcher la survenue de ces chocs civilisationnels, et dans le même temps à augmenter au maximum notre capacité de résilience pour surmonter les difficultés qui s’annoncent.

On pourra identifier au moins 4 grands secteurs clés de la transition :

Réduction des émissions de CO2

L’élévation des températures et la multiplication des évènements climatiques extrêmes constituent la plus grande menace que nous devrons affronter à l’échelle du siècle. L’enjeu est autant de neutraliser nos émissions que de trouver des solutions de substitution quand c’est possible. Si les états n’agissent pas, les villes ont quand même la possibilité de s’impliquer. Ainsi aux Etats-Unis en 1997, après l’annonce du retrait des accords de Paris par Donald Trump, de nombreuses villes ont indiqué leur intention de tenir les objectifs de réduction. Dans la vallée du Diois, nous pouvons nous aussi établir les objectifs de réduction qu’il est nécessaire de respecter et faire notre part pour les atteindre.

Et qui dit « objectifs chiffrés » dit « mesures » : il y a un vrai enjeu à nous créer un tableau de bord rassemblant les différents indicateurs pertinents pour évaluer chaque année notre progression dans les différents domaines de la transition. Les émissions de CO2 en seront un parmi d’autres.

Dans la lutte contre ces émissions, il nous faudra d’abord avoir en tête que le moyen le plus efficace dont nous disposons, c’est la sobriété : la seule énergie vraiment propre est celle que nous ne consommons pas. A ce titre, la relocalisation d’un maximum de circuits de consommation apparait comme un gisement important de réduction d’émissions, en plus de potentiellement développer l’économie locale, donc de créer des emplois sur le territoire.

Nous sommes un territoire enclavé éloigné de l’axe du Rhône. Notre dépendance aux transports est très importante. Or il s’agit d’une des principales sources d’émission de CO2, et l’accès aux véhicules électriques est encore extrêmement onéreux, et ne s’applique pas à tous les secteurs (agriculture, transport de marchandises). Il nous appartiendra de mettre un maximum d’énergie dans l’identification de solutions (autopartage, transports en commun, usage de l’hydrogène, ferroutage…), de convaincre les différents acteurs et de favoriser leur financement et leur adoption en ayant recours aux fonds régionaux et européens. Et surtout, il est urgent d’agir pour mettre en place ces solutions exemptes de CO2 tant que nous avons encore la possibilité d’utiliser du pétrole pour les réaliser ! Car si celui-ci devait se raréfier ou son coût exploser, notre marge de manœuvre se réduirait alors dramatiquement.

Il nous faudra évidemment intensifier nos efforts dans l’isolation des bâtiments et oeuvrer pour la substitution des dernières chaudières au fioul. Pour ce qui est du chauffage et pour la construction, nous avons la chance de disposer d’une ressource renouvelable abondante au niveau local : le bois.

Au-delà de ces mesures évidentes et maintes fois évoquées, il nous faudra évaluer la pertinence de chacun de nos nouveaux projets sous l’angle de sa soutenabilité : quelle énergie consommera-t-il à l’usage, mais aussi lors de sa fabrication (qui est parfois supérieure à l’énergie d’usage, comme par exemple dans le cas de l’achat d’une voiture neuve). Y’aurait-il d’autres manières de faire plus vertueuses ? Et la soutenabilité n’est pas seulement énergétique, mais elle est aussi écologique, sociale et économique. Dans le cadre de la transition, ce sont tous ces aspects qui devront systématiquement être évalués. De ce point de vue, le projet du nouvel hopital est d’ailleurs un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire…

Réduire nos émissions de CO2 et augmenter notre résilience face à des évènements imprévus passe aussi par de développement de la production d’énergies renouvelables au niveau local. En effet, plus un système est distribué et plus il est résilient. Pour cela il sera important de travailler à la fois sur la mise en place de projets de production électrique d’intérêt général, sur la pertinence des différents types d’installations, leur cohérence dans un schéma territorial et la disponibilité des financements pour les réaliser. Il nous faudra également travailler à lever les facteurs de blocages socio-techniques, comme travailler à la sensibilisation des personnes réfractaires (cas de l’éolien…) ou lever des obstacles règlementaires (par exemple, grande difficulté à installer des microcentrales de production en zone gérées par les architectes des bâtiments de France).

 

La protection de la biodiversité :

Contrairement à nombre d’autres territoires, la biodiversité est encore relativement préservée dans le Diois, mais pour combien de temps encore ? Nous ne sommes pas exempts des effondrements de populations d’abeilles, des invasions de pyrales, de l’impact de la pollution lumineuse et les conséquences du réchauffement climatique pourraient porter dans les prochaines années un rude coup à la santé de nos écosystèmes.

Il semble de plus en plus clairement établi qu’il y a un lien étroit entre la disparition des abeilles et l’utilisation des pesticides néonicotinoïdes dont sont enrobés de plus en plus de semences. Leur propagation ne se limite pas aux seuls champs dans lesquels ils sont semés, mais se diffuse via le cycle de l’eau dans les nappes phréatiques et les cours d’eau, touchant de nombreuses espèces d’insectes et organismes dans un rayon beaucoup plus large. Par répercussion d’autres espèces se nourrissant de ces mêmes insectes sont également touchées et diminuent aussi fortement. C’est le cas des oiseaux dont on a perdu 50% des populations depuis les années 1960. Il apparait indispensable d’aider nos agriculteurs à produire et vivre correctement sans avoir recours à de tels pesticides.

Parce que la combustion du bois ne constitue pas un ajout de carbone puisé dans les sous-sols, elle est neutre vis-à-vis du cycle du carbone. Ainsi le bois pourrait redevenir l’une des sources d’énergie majeure pour le XXIè siècle. D’ailleurs le grand capital ne s’y trompe pas et commence à y diriger ses placements au nom de la « finance verte ». Le gouvernement actuel ouvre actuellement la voie à la privatisation des forêts et à la suppression de certaines missions historiques de l’ONF. La protection de nos forêts et la régulation de leur exploitation de manière soutenable est donc un des enjeux pour l’intercommunalité et nécessitera une vigilance toute particulière. A ce titre la gestion de nos forêts en tant que « commun » semble être une solution tout à fait indiquée.

On pourrait également imaginer la mise en place d’un conseil de protection de la biodiversité et de surveillance de la soutenabilité au niveau de la vallée qui pourrait jouer un rôle majeur au niveau de l’intercommunalité.

 

Gestion des risques et catastrophes

Les maires sont les premiers concernés par les risques de catastrophe : il leur appartient de veiller à la sécurité de leurs habitants. Avec la multiplication des évènements climatiques extrêmes et des mutations énergétiques qui pourraient être violentes (la survenue d’un nouveau choc pétrolier est un scénario plausible), les maires du XXIème siècle ont le devoir de se préparer aux situations d’urgence et d’exception.

Les canicules et sécheresses se font de plus en plus fréquentes et devraient devenir une constante annuelle dans les années qui viennent. Le bassin méditerranéen fait figure de point chaud et se serait déjà réchauffé de +4°C quand la moyenne mondiale est encore à +1°C. La question se pose de notre capacité de résilience face à ces pics de chaleur estivaux et donc la gestion de l’eau auront une très grande importance dans l’avenir. Nous devrions développer nos capacités à stocker l’eau aux saisons ou elle est abondante et à la diffuser (irrigation) là ou ce sera nécessaire et quand ce sera nécessaire.

La vulnérabilité de la France en cas de choc pétrolier est extrême : nous ne produisons qu’un pourcent de notre consommation, et pourtant l’ensemble de notre chaine logistique est basée sur cette énergie. Elle fonctionne en flux tendu, c’est-à-dire qu’il n’y a pratiquement plus de stocks pour faire face à des pénuries d’approvisionnement. Les vivres commenceraient à manquer dans les magasins après seulement 4 jours de rupture des livraisons d’essence.

Depuis des siècles et jusqu’aux années 1960, le pouvoir municipal était responsable de la gestion des pénuries. La production alimentaire demeurait relativement localisée. Mais aujourd’hui ce n’est plus le cas et nous sommes hautement dépendants des chaines d’approvisionnement fonctionnant au pétrole. Pourtant la sécurité alimentaire des administrés fait toujours partie des attributions des Maires. Disposons-nous d’un plan d’urgence en cas de survenue d’une rupture des chaines d’approvisionnement ? Et comment améliorer notre résilience face à une telle situation ?

 

Garantir la cohésion sociale

A l’heure ou les inégalités se creusent de manière spectaculaire et ou l’état réduit ses services sous la double influence de l’explosion de la dette publique et des politiques néolibérales, la paix sociale est de moins en moins assurée. On a vu lors du conflit des gilets jaunes qu’une augmentation du prix de l’essence de quelques centimes pouvait mettre le feu aux poudres. C’est aussi une augmentation du coût des transports qui a déclenchée de violentes émeutes au Chili ce mois-ci.

Une politique de transition viable et durable ne peut se concevoir que si l’on prend en compte l’humain dans ses besoins essentiels, tels qu’on les retrouve dans la pyramide de Maslow : les besoins physiologiques  (manger, boire, se vêtir, se reproduire, dormir…), le besoin de sécurité, le besoin d’appartenance, le besoin d’estime et celui de s’accomplir.

Face à la désillusion générale, la mise en ouvre d’un politique de transition qui impliquerait les habitants et les rémunèrerait pour leur participation pourrait se révéler être un puissant facteur de cohésion sociale, à condition qu’elle soit menée de manière inclusive et participative.

Il apparait aussi important de lutter pour la préservation des services public et de mettre en place des solutions de compensation en cas de disparition de services essentiels. Nous pourrions nous retrouver dans une situation extrêmement précaire en l’absence d’hôpital et de transports publics.

Au vu des révoltes citées plus haut, on pourrait d’ailleurs désormais ajouter à pyramide de Maslow la « capacité à se déplacer », et ce sans émission de CO2. Or les véhicules électriques demeurent extrêmement onéreux et ne sont pour l’instant accessibles qu’aux mieux lotis d’entre nous. Ainsi la mise en place d’un réseau de transports électrique entre les villages du Diois, de bus, de voitures, camionnettes et vélos en autopartage, pourrait être un atout majeur pour le maintien de bonnes conditions de vie et serait un facteur important d’égalité.

Avec l’augmentation probable du prix pétrole, on peut également anticiper une envolée des prix des biens de consommation. Par ailleurs, le rythme auquel nous les achetons et la manière dont nous nous en débarrassons ne sont absolument pas soutenables. La capacité à retraiter et valoriser nos déchets, à réparer et à produire localement avec des matériaux recyclés constitue une stratégie essentielle de la transition. Nous avons délocalisé une grande partie du savoir-faire manufacturier et les machines outils vers les pays émergents grâce au faible coût des transports. Ce système fonctionne bien aujourd’hui, mais nous pourrions nous trouver fort dépourvus si le coût du pétrole venait à exploser.  A ce titre, il apparait important de soutenir et développer les initiatives locales telles que les ateliers de fabrication (fablabs) et toute autre forme de production artisanales ou industrielles, pour autant qu’elles soient soutenables. Il nous faudrait intensifier nos investissements dans ces domaines et les compter parmi nos priorité. Leur rentabilité aujourd’hui n’est peut-être pas toujours avérée, mais ce seront des facteurs de résilience très importants pour l’économie de demain.

Enfin il y a la question de l’immigration. Un rapport de la banque mondiale de 2018 évoque 143 millions de migrants climatiques d’ici à 2050. L’ONU chiffre même ces futurs flux à 1 milliard de personnes sur la même période. L’intercommunalité, elle, anticipe une augmentation de population de 30 à 40% sur le Diois. Il ne fait pas de doute qu’un territoire préservé comme le nôtre gagnera en attractivité et qu’un tel flux pourra difficilement être endigué, le devrait-il d’ailleurs ? Une politique de transition se doit donc d’anticiper la meilleure manière d’intégrer ces nouveaux arrivants de manière à gérer au mieux la pression sur l’environnement, sur le marché de l’habitat, l’économie et les services publics.

 

Gouverner, c’est prévoir. Et prévoir c’est faire des projets. L’ampleur des défis qui s’annonce est phénoménale et il semble assez naïf de croire que l’état Français sera en capacité d’apporter les solutions pour notre territoire. Chaque commune du Diois prise isolément devrait se trouver assez démunie face à l’ampleur et la complexité des problèmes. Ce n’est que collectivement que nous serons les mieux armés pour mener ces transitions. Et le Diois n’est pas seul : partout dans le monde, de nombreuses autres villes mènent un tel raisonnement et se sont regroupées au sein du réseau villes en transition. En rejoignant un tel réseau, nous pourrions dialoguer et partager nos expériences pour établir et mener les meilleures stratégies d’avenir.

Voici donc quelques unes des idées qui me traversent l’esprit lorsque j’entends le mot « transition ». D’autres pensent plutôt en premier à base d’Accorderies, de jardins nourriciers ou de low-techs. Ces visions ne s’excluent pas et sont complémentaires. Et c’est en faisant la somme de nos visions que nous trouverons les meilleurs sentiers pour cette transition.

Depuis l’an 2000, des initiatives ont commencé à germer, mais elles restent bien trop timides et leur soutenabilité peut parfois être questionnée. Le changement climatique progresse et les températures vont maintenant augmenter à un rythme beaucoup plus soutenu que durant les 50 dernières années, car elles évoluent selon un schéma exponentiel. Il serait illusoire de croire que nous avons du temps devant nous : au contraire, nous en manquons. La production de pétrole va diminuer alors que paradoxalement sa consommation progresse, ce qui va conduire inexorablement à l’apparition de tensions à de nombreux niveaux, dont les signes se lisent déjà au quotidien dans l’actualité internationale. Il est désormais urgent d’intensifier notre action de transition et d’en faire notre plus grande priorité au niveau politique. Le pire serait de maintenir le statut quo et l’inaction.

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